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Rencontre avec Bernard Neveu

Je me suis rendu chez le preneur de son Bernard Neveu qui dirige la maison de disques qui produit les disques BNL et Syrius. Pour rappel, Bernard Neveu a rencontré G. Cabasse dans les années 50. Jamais satisfait de la qualité des matériels disponibles à l'époque, incapables de restituer selon lui la vérité du concert, il construisait lui même ses enceintes. Un jour, BN a franchi la porte de la Maison du Haut Parleur car on lui avait vanté la qualité des HP construits par GC. Il est reparti avec un HP et l'amorce d'une collaboration de plus de 40 ans avec la Maison dont ce forum porte le nom. C'est lui qui fournissait les enregistrements sur bandes puis sur CD au labo, mais également ceux qui étaient diffusés lors des Festivals du Son pendant les démo Cabasse. Il a ainsi participé à une quarantaine de Festivals! Jusqu'au départ de GC, toutes les grandes Cabasse sont passées chez lui pour validation. BN: "En fait, je faisais ça plus pour moi que pour le public, je choisissais mes modèles préférés"! Tout cela justifie ce petit CR. La société et l'auditorium de BN sont situés dans le Var, dans une petite zone artisanale, entre hangars, parcelles de vigne et forêt de chênes verts

La salle de contrôle d'enregistrement, intégrée au domicile de BN, fait environ 60 m2. Elle est utilisée dans le sens de la largeur, contrôle d'enregistrements multicanaux oblige. Très agréable acoustiquement, elle ne fait pas l'objet d'un traitement poussé. Elle ressemble à un vaste séjour. Les enceintes sont disposé contre le mur, en face de la table de travail qui intègre le PC et l'électronique que je détaillerai plus tard; De part et d'autre, des étageres bourrées de CD, documents, etc... Même chose derrière le bureau et sur les côtés de la pièce. Une grande table en bois massif occupe la partie centrale. Le sol carrelé est habillé de tapis. BN a collé de fausses poutres sur toute la surface du plafond avec selon lui un gain très net sur la qualité d'écoute. En tout cas, la salle "respire" et ne "traine pas", mais sans être le moins du monde étouffée.

Dès le début de notre entrevue, le ton est donné: ses prises de son se font avec 2 micros (ou 6 micros), des omnidirectionnels, et sans réverbération ajoutée: "Un micro par enceinte, même un enfant comprend ça!". Je suis accueilli chez un artisan qui appartient visiblement à la même confrérie que Philippe Muller. Mais ça, nous le savions!
BN me confie qu'il est moins "porté sur la technique" que PM, mais que leurs façons de travailler sont très proches. Ils enregistrent d'ailleurs souvent ensemble, et BN se rend régulièrement à Passavant. BN a fourni à PM une de ses paires de micros, je crois que ce sont ceux que ce dernier préfère.
BN me montre les différents micro qu'il utilise en prise de son 6 ou 2 canaux. Il apprécie particulièrement une paire de micros américains dont la sensibilité et le rapport S/B sont pour lui extraordinaires. Il aimerait à terme enregistrer 6 canaux avec ces derniers mais "ça coute très cher".
Au fur et à mesure de la discussion et des écoutes, je me rends compte que les deux hommes ont des préférences esthétiques parfois subtilement différentes qui signent leurs prises de son tout en respectant l'objectif de "copie conforme à la réalité".

Souvent dans les discussions qui fleurissent entre nous, amateurs de forums, émerge l'idée que la Haute Fidélité stricto sensus est une utopie, et chacun y va de ses compromis érigés en règle générale pour démontrer à tous que cette quête est illusoire. L'expérience d'écoute que j'ai faite ce jour là balaie tout ça.

Nous avons commencé par l'écoute d'enregistrements en stéréo. Les enceintes, des Goeland IV, sont espacées de plus de 3m. Il s'agit de reproduire le front d'onde capté avec 2 micros: les enceintes doivent ici être considérées comme des "micros à l'envers". Comme on le verra, cette application du principe de Huygens permet d'obtenir une image très homogène, profonde et sans "trou" au centre. Réaliste en somme.

Les Goëland sont rehaussées de 30 cm environ sur des pieds spéciaux.Il est allé jusqu'en Allemagne pour trouver des supports ultimes qui proposent une structure et une matière anti résonnante suffisamment aboutie pour ne pas altérer le potentiel des enceintes. Il s'agit de caisses en plastique de bouteilles de bières. Imparable. PM a quant à lui joué les originaux en choisissant des caisses de vin pour sa régie.

L'orchestre est d'une densité et d'une profondeur qui sont celles de la réalité. C'est organique, plein, sans limite dynamique. Le niveau est très élevé mais on ne s'en rend pas compte, comme au concert. Les enregistrements de BN sont larges sans trou au centre (Concerto pour Violon de Brahms par exemple).
Ecouter un enregistrement avec le preneur de son est un privilège rare surtout lorsqu'il s'agit d'un homme comme lui. Il satisfait ma curiosité sur le placement des micros, les choix et compromis qu'il faut faire, c'est un régal.

J'ai apporté également un concerto pour violon de Beethoven par H. Hahn (Sony), la création de "Shadows of Times" de Dutilleux à Boston en 97 (S. Ozawa, Erato), et des mélodies de Debussy par D. Upshawn/Levine (Sony), ainsi que des mélodies de Dutilleux par F. Leroux (Passavant).
A chaque fois, l'on s'émerveille de la sensation de réalité. BN écoute avec avec intéret les enregistrements Sony/Erato: "Il y a plus de 2 micros, ça réduit la profondeur...Mais c'est quand même très bien fait!". Dans le Debussy qu'il trouve "très bon", il regrette le choix du preneur de son d'avoir trop rapproché la chanteuse du micro "du coup l'ambiance n'est plus homogène entre la voix et le piano sur les forte...mais c'est très réussi quand même". Bon d'accord, j'avais fait attention à ce que j'avais apporté.

BN est un grand spécialiste du répertoire pour orgue. L'orgue est intimement lié à l'histoire familiale car BN est le beau frère de Marie Claire Alain. Il me fait découvrir toute une variété d'enregistrements en me décrivant à chaque fois l'instrument, son répertoire, sa restauration: c'est passionnant. Et l'ampleur de ce que j'écoute est à peine croyable: dense, transparent, sans limite...

Je demande à BN d'écouter une prise en 6 canaux: une transposition du « Sacre » pour Orgue à 4 mains, enregistrée récemment à Cannes sur un instrument que pourrait envier la Maison de la Radio. C’est ma première expérience d’écoute en multicanal et …on change de monde. Quel réalisme : ampleur, image, puissance illimitée: on a vraiment l’impression d’être face à l’orgue, avec toute sa puissance, son étalement son volume avec cette image qui vous transpose dans l'église. J'aime beaucoup cette transcription débordante de d'énergie sauvage. Quelle puissance sans limite dans les basses! Malheureusement, ce format n'existe pas encore...et pourtant c’est bien dans cette direction que devraient se porter les efforts pour faire progresser la HiFi sans compromis.

Les enceintes? 6 Catalane alimentées par un Rotel 5x100W (Classe D) + 1 AMC 100 (il y en a 8 en tout dans l'auditorium). Là encore, la disposition applique, en épousant la géométrie utilisée par les micros, le principe de Huygens.
la mutiplication des micros permet d'apporter une plus grande définition nécessaire à la reconstitution du front d'onde: à la position des 6 micros correspond la position des 6 enceintes. Deux d'entr'elles font face à la position d'écoute (les moins écartées). Elles sont surélevées par rapports aux deux autres paires. La suivante, sur le meme plan, présente un écartement plus important; la dernière paire, plus écartée encore, est légèrement avancée par rapport au plan des 2 premières. Il n'est pas question d'enceintes d'effets ici: il ne s'agit pas de la norme ITU. Pas plus que de canal central: "Ca ne sert à rien!".

Je souligne ici la qualité, l'homogénéité, la profondeur et la transparence du grave sur les jeux les plus profonds. Tout cela sans égalisation ni caissons. La stéreo à 6 canaux est respectée sur toute l'étendue du spectre. Le résultat est, je le répète, absolument prodigieux.

Le passage à un autre enregistrement d’orgue en 2.0 cette fois ci est certes réducteur (BN supporte très mal cette transition ), mais avec les Goëland, cela reste tout à fait supportable...

Pour terminer, BN m'a fait écouter avec beaucoup de malice ses repiquages de 33T de musique colombienne, folk électronique (un truc délirant datant des années 70), Pink Floyd, etc… qui l'amusent beaucoup! Je lui ai fait part de mes déboires pour tenter de faire sonner correctement la fin de piste des 33T: "C'est normal, ça ne peut pas être bon en fin de piste un 33T!".

Nous avons parlé de beaucoup de choses comme les niveaux d’écoute, les micros (ses micros américains pour le 2.0), l’orgue (il m’a vraiment donné envie d’explorer répertoire qui je connais trop peu), mais je m’aperçois que nous avons oublié de nous entretenir du son des câbles ! Il m'a avoué être curieux des Sphère sans être très chaud pour le réglage in situ "Philippe a raison là-dessus, on ne peut plus rien toucher dans la pièce après".

Pour finir avec l'installation: le lecteur est un Rotel, comme le préampli (je ne sais plus quels modèles). Les câbles sont asymétriques, et courent sur plusieurs dizaines de mètres. Ce sont des modèles "normaux".

A plusieurs reprises, B. Neveu m'a répété avec fierté que "tout est droit, aucune égalisation"....pour l'écoute la plus réaliste qu'il m'ait été donné de faire à ce jour.

Je repère sur le bureau un petit appareil Tascam: il m'informe avec gourmandise: "Il s'agit d'un enregistreur numérique multicanaux que je viens de recevoir! Je le teste en enregistrant les bruits extérieurs".

Je demande au jeune homme de 86 ans quels sont ses projets. Il m'explique qu'il a des enregistrements à faire à droite et à gauche en Europe, et des projet à Passavant cet été (il aime beaucoup les 801 de Philippe!). La crise du disque lui a fait passer le cap du téléchargement; ses enregistrements sont tous disponibles en HD sur itunes, sans aucune altération. La HD :-D ? "Ca ne sert à rien, on a fait des essais, on n'entend pas la différence avec le 16 bits/44kHz. M'enfin si c'est ce qu'il veulent, je le leur fourni"

Un projet lui tient à cœur: un coffret de 5 CD balayant le catalogue BNL/Syrius avec des extraits "plaisir". Il a déjà convaincu l'éditeur!

Le temps est passé très vite et je quitte à regret M. Neveu qui me glisse dans la main un enregistrement d'oeuvres de JS Bach jouées sur l'orgue de St Maximin "le plus bel orgue baroque français, avec tous les tuyaux d'origine et merveilleusement restauré".

Je tiens à remercier chaleureusement M. Neveu pour son accueil et ces quelques heures passées à me raconter une vie consacrée à la haute fidélité "copie conforme à la réalité "!

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