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Le compositeur Jehan Alain

Jehan Alain naît le 3 février 1911 à Saint-Germain-en-Laye, petite ville de la région parisienne connue pour être aussi la ville natale de Claude Debussy.

 

Jehan Alain n’est pas un Wunderkind de la musique comme Mendelssohn ou Korngold. Ce qui distingue surtout son enfance c’est le formidable creuset musical dans lequel il grandit. Son père, Albert, est compositeur et organiste à Saint-Germain-en-Laye, et c’est à la tribune de cette église que Jehan fait ses premières armes en assurant l’office dès ses onze ans. Facteur d’orgues amateur, Albert Alain a construit dans le salon de sa maison un formidable instrument à tuyaux d’une large richesse sonore qui permet à Jehan Alain de se livrer à toute sa fantaisie créatrice. Son frère Olivier et sa sœur Odile se joignent souvent à Jehan pour des séances de piano à quatre mains (ce qui donnera naissance à l’Intermezzo pour deux pianos et basson). De plus, Odile possède une belle voix de soprano qui inspire à Jehan plusieurs quelques mélodies et motets. On n’oubliera pas non plus Marie-Claire, qui, avant de devenir la grande Dame de l’orgue que l’on connaît aujourd’hui, fut la petite « Poucette » pour laquelle Jehan écrivit plusieurs pièces enfantines ou faciles afin de l’initier aux claviers. Les nombreux séjours de vacances à la montagne sont pour Jehan autant de sources d’inspiration et de recueillement. Pourtant, c’est cette montagne qui est à l’origine d’une de ses plus grandes tristesses, avec l’accident mortel de sa sœur Odile le 3 Septembre 1937.


L’enfance de Jehan Alain se déroule donc sans problèmes dans un univers familial entièrement baigné par la musique. Des premiers cours de piano prometteurs auprès d’Augustin Pierson, organiste à Versailles, l’amènent naturellement en 1929 vers le Conservatoire de Paris (Rue de Madrid), tout proche de Saint-Germain-en-Laye grâce au train depuis la gare Saint-Lazare. Il remporte les premiers prix d’harmonie dans la classe d’André Bloch (1933), de fugue chez Georges Caussade (1933) et d’orgue chez Marcel Dupré (1939). Mais, curieusement, il échoue au premier prix de composition dans les classes de Dukas et Roger-Ducasse, avec son Intermezzo, qui est pourtant une véritable perle d’ingénuité. La longueur de ses études musicales, dix ans, s’explique surtout par les nombreux problèmes de santé qui obligent Jehan de tenir la chambre de longues périodes. L’élève Alain se distingue surtout en classe d’orgue auprès du maître Marcel Dupré, le « Liszt de l’orgue », véritable dépositaire de toute la tradition française d’interprétation et d’improvisation. Les dons naturels de Jehan pour l’improvisation émerveillent ses camarades. Là où ces derniers pataugent laborieusement sur un thème donné, Jehan leur montre en toute décontraction toutes les subtilités qui leur avaient échappé.


Organiste, pianiste, improvisateur, compositeur, les dons de Jehan ne s’arrêtent pas à la musique. Il possède un coup de crayon sûr et imaginatif, capable de figer en un croquis une large gamme d’expression, des lutins espiègles aux paysages de montagne. Sa plume est naturellement vive et féconde en lettres pleines de poésie, de fantaisie ou de profondeur. Personnalité très riche et variée, sachant alterner gravité profonde et humour facétieux, Jehan Alain est un camarade fidèle en amitié, un mari et un père attentionné. Il se marie le 22 avril 1935 avec Madeleine Payan, qui, par sa qualité de « non-musicienne », apporte un équilibre bienvenu dans le foyer. Trois enfants vont naître de ce mariage : Lise, Agnès et Denis. Il subvient au ménage en devenant organiste titulaire à Maisons-Laffitte et en donnant des cours particuliers. Le service militaire, malgré une santé délicate, se passe sans problèmes, Jehan sachant toujours profiter de la moindre parcelle de vie en torturant son saxophone à la fanfare militaire.

Le tournant tragique de la vie de Jehan Alain est la Seconde Guerre Mondiale. Les musiciens, même de génie, ne sont pas exemptés des drames de l’Histoire. Jehan fut l’une de ces nombreuses victimes célèbres des combats. La période de la « drôle de guerre » se déroule dans une relative tranquillité. Jehan est affecté comme agent de liaison et ses dons d’acrobate avec sa « moto-bolide » font merveille dans les exhibitions. Jehan profite de l’attente de l’hiver 1939-1940 et du calme provisoire pour mener à terme à ses Trois Danses pour orgue, son ultime chef-d’œuvre, dont il achève l’orchestration, malheureusement perdue lors des combats futurs. L’attaque allemande de mai 1940 montre tout le courage, l’héroïsme et l’amour de la France de Jehan Alain. Le soldat Alain est plusieurs fois cité et décoré. Mais il ne se satisfait pas des hommages et prend tous les risques, même lorsque la situation semble désespérée. Jusqu’au dernier souffle, il croit en la France et en Dieu. Et, après la retraite de Belgique et un court passage en Angleterre, c’est le 20 juin 1940, près de Saumur, que Jehan Alain, en position d’éclaireur, est tué par les soldats allemands, les armes à la main.

Jehan Alain est mort très jeune, à 29 ans. C’est d’autant plus jeune qu’il n’était pas un compositeur précoce comme Schubert ou Mozart. Cependant, il nous laisse plus d’une centaine d’opus. Certes une large partie de ces œuvres sont assez brèves, croquées en quelques instants sur un bout de page blanche. Alain n’est pas un compositeur « bavard ». Il ne supporte pas les longs discours rhétoriques, il préfère ciseler en quelques notes toute une panoplie d’expressions, un peu à la manière de Schumann. Certaines œuvres sont plus conséquentes : la Suite pour orgue de 1936 remporte le prix de composition des « Amis de l’Orgue » de Paris. Ses Trois Danses pour orgue constituent à la fois l’œuvre la plus accomplie de son auteur, mais aussi une celle qui atteint la perfection d’un grand maître.

L’instrument de prédilection de Jehan Alain est bien entendu l’orgue, et ce n’est pas sans raisons que ses pièces pour cet instrument, les tonitruantes « Litanies » en tête, sont jouées et enregistrées dans le monde entier par tous les organistes. Mais Jehan laisse aussi une grande collection de pièces pour piano très attachantes, où toute sa poésie transparaît. Ses quelques pièces de musique de chambre (Intermezzo pour deux pianos et basson, Trois mouvements pour flûte et piano, Adagio pour violoncelle et piano, …) et vocales (Messe en septuor, Prière pour nous autres charnels, Vocalise dorienne, …) sont, elles aussi, de petits bijoux que l’on aimerait qualifier chacune de chef-d’œuvre au risque de galvauder le mot.

La musique de Jehan Alain est inclassable en soi. Sans véritables précurseurs ou héritiers, son langage est authentiquement original. Côté influences, il se nourrit de la musique ancienne qu’il aime tant, tout comme des rythmes de jazz qui l’emballent et des mélopées arabes qui sont pour lui comme une seconde nature. Sa ligne mélodique est claire et mémorable, les harmonies taquinent parfois l’oreille par quelques dissonances, mais n’ont rien d’agressif, et les rythmes sont bien marqués malgré des mesures très libres. Ce qui touche avant tout dans cette musique, c’est une sorte de pureté et de beauté intérieure, une spontanéité et une grâce qui savent toujours arriver au cœur aussi bien par leur profondeur que par leurs facéties.
par Benjamin Viaud
Copyright: Benjamin Viaud
Article revu et corrigé par Helga Schauerte