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JEHAN ALAIN: Litanies


 

JEHAN ALAIN : La face cachée des Litanies

 

par HELGA SCHAUERTE-MAUBOUET

 


Il y a maintenant cent ans, en 1918, avec la fin de la Grande Guerre, commence la période de l’entre-deux-guerres, période riche en production d’œuvres artistiques dont Jehan Alain (1911-1940), organiste et compositeur français de renom international, est sans doute l’une des personnalités créatrices emblématiques.


Les Litanies et les Trois Danses (Joies – Deuils – Luttes) représentent ses œuvres les plus connues, les plus poignantes, les plus élaborées, et selon le propre jugement du compositeur, les œuvres les plus importantes de son catalogue. Il y a sept manuscrits autographes des Litanies (dont un premier jet de plusieurs pages et une copie inachevée), tandis qu’il n’y a qu’un seul manuscrit des Trois Danses pour orgue. Les manuscrits des Litanies sont signés « Argentière, St Germain en Laye, 15 Août 1937 ». Pensée initialement comme poème symphonique pour grand orchestre la composition des Trois Danses s’étale sur treize mois. Le manuscrit de la version pour orgue, transcription que Jehan Alain réalise en 1940, un mois avant sa mort au front, est daté (pour la version orchestrale) « février 1937 – mars 1938 ».


Une chose peu connue: ces deux œuvres sur lesquels pose toute la renommée du compositeur sont intimement liées par un évènement dramatique. Nous allons le démontrer dans ce qui suit.


Les mouvements “Joies-Deuils-Luttes” des Trois Danses embrassent trois aspects de la vie: « Joies symbolise l'enfance heureuse, Deuils l'expérience de la douleur à l’âge mûr, et Luttes la vie qui réunit ces contrastes. De la même manière que les émotions primaires de la joie et du deuil s'alternent constamment dans toute existence pour devenir ensuite le moteur principal de la vie, les thèmes des Trois Danses se répètent continuellement dans leur propre et perpétuelle transformation, puis sont amenés, dans un immense crescendo, à un point culminant. »1 Bien que monothématique on observe le même procédé d’écriture dans les Litanies où le thème unique est repris et transformé de manière obsessionnelle.


La composition des Trois Danses a commencé en février 1937 par la danse funèbre Deuils. En mars 1937 le compositeur passe avec sa sœur Odile trois jours en retraite à l’abbaye de Valloires. Durant ce séjour, il écrit pour la voix cristalline de sa sœur une courte pièce avec accompagnement de l’orgue. Sans paroles, cette « Vocalise dorienne » est d’une rare intensité expressive.

Jehan Alain:  Vocalise dorienne, par Noémi Rime (soprano) et Helga Schauerte (orgue)


La pièce Deuil, encore inachevée en mars, est terminée en août 1937, en même temps que les Litanies. Les deux pièces ont été créées par le compositeur le 17 février 1938 sur le grand orgue Cavaillé-Coll de l’église de la Trinité à Paris. Lors de cette première audition le programme du concert mentionne pour les Litanies la préface: « Quand l'âme chrétienne ne trouve plus de mots nouveaux dans sa détresse pour implorer la miséricorde de Dieu, elle répète sans cesse la même invocation avec une foi véhémente. »2 A ce propos le compositeur explique que la prière n'est pas une plainte, c’est « une bourrasque irrésistible qui renverse tout sur son passage. C'est aussi une obsession: il faut en mettre plein les oreilles des hommes... et du bon Dieu ! »3


Ce qui relie secrètement les trois œuvres Deuils, Litanies et Vocalise dorienne est sans doute la prière, celle-ci incessante et obsessionnelle, exprimant une grande détresse face à la mort.


Quelle détresse ? Quelle mort ?


On a toujours avancé qu’il s’agit de celle de sa sœur Odile, survenue à Argentière dans un accident de montagne le 3 septembre 1937, où dans un acte de dévouement elle sauva la vie de son plus jeune frère Olivier. Anticiper un tel deuil, celui d’une mort subite, d’un accident mortel qui se produira après l’achèvement (le 15 août) de l’œuvre musicale, nous semble très improbable, douteux. Néanmoins, on peut lire dans une lettre que Jehan Alain écrit le 5 février 1940 à une amie que c’est bien le souvenir d’Odile qui est attaché à la pièce Deuils qui deviendra par la suite le mouvement central des Trois Danses. Aussi, le programme du concert de la Trinité mentionne le titre Danse Funèbre pour honorer une mémoire héroïque.


Tout porte donc à croire que Deuils, Litanies et la Vocalise dorienne sont des œuvres dédiées à sa sœur Odile ou du moins attachées à sa mémoire. Tout, sauf la première esquisse des Litanies! Nous avons découvert l’existence de ce premier jet en 1987. Jusqu’alors ignoré ce manuscrit révèle enfin la genèse de l’œuvre. En tête de la partition le compositeur a marqué au crayon: « Histoire d’un homme qui pousse une petite voiture à trois roues. Derrière lui sont vingt gendarmes qui lui lancent des briques ».

 

Fac-similé d’un extrait du premier jet des Litanies, © Helga Schauerte-Maubouet (pour la page entière veuillez consulter Jehan Alain, L’Œuvre d’Orgue, édité par Helga Schauerte, vol. 1, Bärenreiter, Kassel, 2011, p. XXX)


Ce récit cauchemardesque se poursuit tout au long de la musique avec des fragments écrits comme par exemple « les femmes et les petits enfants ». La reconstitution des faits biographiques à partir des témoignages et des documents inédits révèle enfin qu’au moment de la composition Jehan Alain était en grand deuil d’un enfant mort-né, précisément d’un fils qui était « parti avant d’ouvrir ses yeux ».4 La pièce intitulée « Histoire d’un homme … » qui deviendra plus tard l’œuvre emblématique des Litanies semble dresser son autoportrait du moment. Reflétant un traumatisme psychique grave la pièce clame un cri de désespoir profond comparable à l’expressivité du célèbre tableau intitulé « Der Schrei [Le Cri] » d’Edvard Munch (1863-1944).



A l’instar des Litanies, la pièce Deuils, mouvement central des Trois Danses, est originairement attachée à la perte brutale de son fils, mort-né vraisemblablement en février 1937. Perdre un enfant pendant la grossesse est un acte d’une violence inouïe qui engendre un immense deuil, souvent invisible pour l’entourage. A l’abbaye de Valloires, Odile a sans doute su partager et soulager la douleur de son frère par la prière commune. De ce fait pour Jehan Alain le souvenir de sa sœur Odile restait à jamais attaché à ces œuvres. 

 

1Texte extrait de mon livre inédite « Jehan Alain – Mourir à trente ans »

 

2 Lors de l’édition (Leduc, 1939) cette préface est complétée par « La raison atteint sa limite. Seule, la foi poursuit son ascension. »

 

3 D’après Bernard Gavoty, Jehan Alain, musicien français, Paris 1945, p. 82

 

4Jehan Alain, extrait de la lettre du 13 avril 1940 à son épouse, cf. Aurélie Decourt, Jehan Alain, Chambery 2005, p. 282

© Helga Schauerte-Maubouet
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